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Sauvetage en mer au large de Carro, une nuit d’inquiétude.
Sauvetage en mer au large de Carro, une nuit d’inquiétude.
22 avr. 2021

En début de soirée le 27 mars dernier, de nombreux moyens ont été engagés sous la coordination du centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage en Méditerranée (Cross Med) au large de Carro pour les recherches d’un véliplanchiste dont la proches n’avaient plus de nouvelles depuis le début d’après-midi. Débute alors une nuit de recherches pour tous les acteurs mobilisés et presque de survie pour Francis, le véliplanchiste. Retour sur ces heures d'angoisse...

 

En début d’après-midi ce 27 mars, la météo est bonne pour naviguer. Francis connait le « spot » de Carro. Il prévient ses proches de son départ, il a un rendez-vous ensuite vers 16 heures. C’est pour cette raison notamment que l’alerte vers le Cross ne sera donnée que vers 20h, rendant difficiles les recherches de nuit. En effet, depuis 15h, le vent est tombé et le matériel utilisé par Francis se révèle difficile à manœuvrer dans ces conditions.

Il nous raconte : «  Je fais plusieurs essais puis je me repose un peu et recommence plusieurs fois. Pendant ce temps, je dérive vers l’est assez rapidement. Il n’y a plus de planchiste sur l’eau au loin, mais quelques wingfoils qui eux naviguent avec moins de vent, mais plus vers l’ouest. A ce moment, je pense vraiment que l’on va me voir de la côte, il fait beau, la visibilité est bonne, je ne suis pas inquiet. Je refais des essais pour repartir, mais le vent n’est pas assez fort. Je commence à avoir froid et une crampe dans le mollet. apparaît. Je dérive régulièrement, je suis assis sur la planche et le temps passe ainsi. 3 bateaux passent entre moi et la côte, mais trop loin pour me voir.

La nuit arrive, je me dis que ma famille va alerter les secours et qu’ils devaient pouvoir me trouver car la nuit est très claire et la mer est calme. »

 

20h10, la famille de Francis, inquiète de ne pas avoir de nouvelles contacte le Cross. Au niveau de la salle « opérations », les personnes de quart dressent un bilan de la situation, déclenchent des moyens et commencent à assurer la coordination des recherches.

« Notre premier travail, c’est l’enquête, à la fois à terre et en mer, pour déterminer où peut être la personne recherchée. Au Cross, on travaille par scénario. Sur la base des informations que l’on a collectées, on va essayer de « refaire le film » de ce qui a pu arriver à la personne, et de déduire où elle peut se trouver.

Est-elle rentrée à la côte ailleurs qu’à son point de départ (peut-être est-elle en train de marcher sur un bord de route pour rejoindre son véhicule, par exemple) ?

Est-elle restée à évoluer dans sa zone habituelle de navigation, au droit de la commune ? A-t-elle navigué dans une autre zone ? Dans quelle direction a-t-elle pu aller ?

Est-ce que la personne est restée sur sa planche ou l’a-t-elle abandonnée pour essayer de revenir à la nage ? Est-ce qu’elle a détaché la voile de la planche ou bien a-t-elle conservé tout le matériel gréé ?

On s’appuie également sur des éléments objectifs tels que les conditions météorologiques (état de mer, température, visibilité) et la courantologie, qui permettent d’étayer des scénarios de dérive possibles.

Dans les minutes qui suivent la réception de l’alerte, le sémaphore de Couronne est sollicité pour exercer une veille attentive sur la zone, et le CROSS engage des moyens nautiques, aériens et terrestres. Le temps que les différents moyens rallient Carro, on poursuit la réflexion et on affine nos zones de recherche. »

 

Parmi les moyens déclenchés, il y a l’hélicoptère Panther de la Marine nationale basé à Hyères (83). L’équipage d’alerte rentre à peine d’une opération de recherche d’un véliplanchiste à la dérive en rade d’Hyères, elle aussi compliquée, lorsque l’appel du Cross arrive peu après 20h. Le temps de vol vers la zone de recherches est mis à profit pour faire un point sur la situation, et affiner avec le Cross la stratégie de recherches en coordination avec les autres moyens engagés.

La commandant de la flottille, le CF Thomas Ancelin est aux commandes du Panther : « Nous profitons du trajet pour poser toutes les questions qui nous viennent à l’esprit : couleur du matériel, habitudes de navigation du véliplanchiste, dernière heure à laquelle il a été vu, condition physique du véliplanchiste, équipement de sécurité du plaisancier. Le CROSS nous transmet le peu de réponses qu’ils ont en leur possession. Nous arrivons tous dans le cockpit à la conclusion que la zone de recherche va donc être immense : un triangle de Carro aux îles du frioul en passant par Le Planier.

La météo sur zone est clémente : vent du nord-Ouest pour 15nds, mer peu agitée et visibilité excellente. En effet, c’est la pleine lune et nos jumelles de visibilité nocturne (JVN) nous permettent de distinguer aisément les bouées de casier qui jalonnent la zone. Il y a peu de moutons sur l’eau et donc peu de méprises possibles : en effet, lorsque la mer moutonne, il est aisé de confondre un déferlement persistant avec une planche. »

Sur l’eau et de nuit, un point lumineux doit être visible des marins du ciel entrainés à utiliser des JVN. Une lampe de téléphone portable, ou une faible source de lumière doit permettre de repérer un naufragé à quelques kilomètres dans les conditions de visibilité telles qu’observées de jour-ci.

« Notre zone de recherche est d’abord cantonnée à l’Ouest. Nous effectuons des patterns de recherche en forme de « marguerite » dont les pétales font environ 7 km de rayon. Cela nous prend entre 60 et 75 minutes par figure. L’hélicoptère vole à vitesse réduite, en mode de suivi automatique de hauteur et de trajectoire de telle sorte que toute l’attention des quatres membres d'équipage se focalise sur la recherche. Les deux portes arrières sont ouvertes, avec le plongeur d’un côté et le treuilliste de l’autre. Les phares sont allumés pour qu’il puisse nous voir si nous passons à proximité. Nous scrutons tous les quatre sous jumelles les flots. Nous vérifions chaque objet flottant : rondin, bouée de casier… Ordre nous est ensuite donné de vérifier les rivages de l’île du phare du Planier, du Frioul et du Riou. Nous arrivons à notre réserve de carburant et devons-nous poser pour ravitailler sur l’aéroport de Marseille. Nous redécollons 20 minutes après nous être posés et reprenons nos recherches cette fois ci dans l’Ouest, entre Carro et le Planier. »

 

Au niveau du Cross, au fur et à mesure de l’arrivée de nouvelles informations, les zones de recherche sont adaptées et évoluent. Dans un premier temps, les investigations se sont concentrées au droit de la commune de Carro, son point de départ, et en suivant sa dérive estimée au vu des conditions sur zone.

Vers 21h, le Cross apprend par un professionnel du secteur que certains véliplanchistes ont la consigne d’essayer de rallier l’île du Planier s’ils sont en difficulté au large. Les îles de Marseille sont donc ajoutées au périmètre de recherche.

A 2h du matin, la zone a été couverte à plusieurs reprises par les moyens présents. Les recherches sont malheureusement infructueuses et rendues particulièrement délicates de nuit alors que la personne recherchée ne semble pas avoir de quoi se signaler aux nombreux moyens qui ratissent la zone..

« On est convaincus que la personne est sûrement là, dans la zone où on la cherche, mais que si elle ne parvient pas à se signaler aux nombreux moyens de secours présents, alors malheureusement, on ne fera pas mieux de nuit. A ce stade, les recherches ne peuvent plus donner de résultat probant. Elle sont suspendues mais en aucun cas arrêtées. Et les équipes rentrent avec l’idée de mieux reprendre dès le lever du jour. » Pendant ce temps, le travail ne s’arrête pas au CROSS. « La suspension n’est pas l’arrêt des recherches, c’est une interruption provisoire, dans l’attente de conditions plus favorables à la reprise ».

Les moyens sont rentrés mais le travail ne s’arrête pas au CROSS. On prépare déjà le dispositif pour le lendemain matin, afin que les recherches puissent reprendre dans de meilleures conditions dès le lever du jour, notamment avec un avion Falcon 50 de la Marine nationale, ainsi que les moyens nautiques intervenus la veille.

 

Du côté de l’équipage du Panther, l’annonce de la suspension des recherches signifie la fin de l’engagement et le retour vers Hyères.

« Nous entendons sur la fréquence le refrain des comptes-rendus des moyens lancés à la recherche du véliplanchiste sur zone : rien ici, rien là.. Nous voyons sous nos pieds la SNSM scruter frénétiquement avec son phare de recherche la mer immense et noire devant elle.

Nous nous motivons dans le cockpit, sachant que le salut de cet homme dépend de notre capacité à nous concentrer jusqu’au bout. Il ne faut rien lâcher, lutter contre la fatigue et la lassitude visuelle, vérifier tous les objets que nous trouvons sur l’eau.

Il est bientôt 0010Z, nous atteignons de nouveau notre réserve carburant. A contrecœur, nous demandons des instructions au CROSS qui nous demande de rejoindre Hyères. »

 

Durant toutes ces heures, Francis a pu voir des moyens à sa recherche passer à proximité sans qu’il puisse être vu ou pouvoir se signaler.

« J’entends aussi un hélicoptère, il passe une fois dans la zone ou je suis, assez rapidement sans me voir.

Entre 2 et 3 heures, je me rends compte qu’il n’y a plus de lumières, ni d’hélicoptère, je comprends que les recherches sont stoppées. (Je suis toujours assis sur la planche, j’ai froid et de très fortes douleurs en haut des jambes car elles sont très écartées).

Je choisis m’allonger sur la planche et nager vers la côte en essayant de garder le cap sur le phare du Planier.

Mon but est alors de tenir en nageant sur ma planche pour me « réchauffer » jusqu’au lever du jour. Je sais que la météo du dimanche est bonne, donc il y aura des pêcheurs en bateau (je ne pense pas à la reprise des secours à ce moment-là !). »

 

A 06h30, le Falcon 50 est sur zone et commence ses investigations avant le retour des moyens nautiques.

« A 7h, nous recevons au Cross une information : un navire de pêche reporte avoir récupéré un véliplanchiste en mer. On trépigne en attendant que son identité soit confirmée. Puis c’est un immense soulagement qui envahit les équipes : c’est bien le véliplanchiste que l’on recherchait. Il est retrouvé vivant, au cœur de la zone qui a été couverte la veille. Pour nous, l’opération n’est pas encore tout à fait terminée : une régulation médicale est faite avec le SCMM (SAMU de coordination médicale maritime) pour organiser la prise en charge à quai du véliplanchiste. La fin de cette opération est heureuse, mais un constat s’impose : même en déployant le plus conséquent des arsenaux de recherche, et en cherchant au bon endroit, on peut que très difficilement retrouver une personne en mer si elle ne s’est pas donnée les moyens de se rendre visible aux secours. »

 

La récupération de Francis par un pêcheur  et sa prise en charge médicale met un terme à cette opération d’ampleur qui aura vu l’engagement et la coordination d’importants moyens par le Cross Med. Au final, auront été concernés :

- Le canot tout temps SNS 073 de la station de la société nationale des sauveteurs en mer (SNSM) de Carro

- L'hélicoptère Dragon 131 de la Sécurité civile

- L'hélicoptère Panther de la Marine nationale

- La vedette "Mona" du Sauvetage en mer de la côte bleue (SMCB)

- La vedette SNS 152 de la station SNSM de Marseille (armée par les marins-pompiers de Marseille)

- L'embarcation légère d'incendie et de secours "Frioul" du Bataillon des marins-pompiers de la Marseille

- Patrouille et semi-rigide des sapeurs-pompiers du SDIS 13 sur le littoral

- Avion de surveillance maritime Falcon 50 de la Marine nationale

 

Comme pour toute opération d’ampleur, il est temps de passer au « retex », le retour d’expérience qui, à froid, permet de mieux comprendre le déroulé des évènements, et le cas échéant, en tirer des enseignements.

De son côté, Francis évoque le côté matériel et personnel. Il recommande dorénavant d’avoir sur soi pour toute session, a minima, de quoi communiquer (téléphone dans une pochette étanche ou une VHF pour contacter le Cross au 196 ou sur le canal 16) et de quoi se signaler (miroir, vêtements voyants le jour, lampe flash la nuit) pour être repéré par les moyens de secours. Comme pour son expérience, le fait d’être bien couvert pour se protéger du froid est important. Et dernier point, en ce qui concerne le moral, il s’est tenu à ne pas se décourager, à rester calme et refuser les « idées noires », contrôler sa respiration et bouger pour lutter contre le froid pour durer.

 

En ce qui concerne le Cross et les administrations et entités engagées dans des opérations de sauvetage en mer, le fait de pouvoir donner l’alerter rapidement et de façon la plus précise possible, puis de pouvoir être localisé sont deux aspects primordiaux.

Ces recommandations s’inscrivent dans en ensemble de conseils, qui valent pour toutes les pratiques liées aux loisirs nautiques, qu’il convient de suivre pour pratiquer dans les meilleurs conditions de sécurité :

- Je vérifie l'état général de mon embarcation (moteur, voiles, mouillage...) et de mon matériel après une longue période d’inactivité 

- Je ne me surestime pas et j'adapte ma pratique à mon niveau et mon état de forme physique

- Je vérifie les conditions météo et les spécificités de la zone où je vais pratiquer

- Je dispose d'un moyen de communication en état de marche (téléphone ou VHF dans une pochette étanche)

- Je vérifie l'état et la conformité du matériel de signalisation et de sécurité obligatoires (gilets, fusées de détresse, …)

- Je pense à signaler toute perte de matériel en mer (planche, bouée de plongée, voile de kite, etc.) au CROSS en appelant le 196 ou par VHF, et vérifie que le marquage obligatoire de mon matériel (avec mes coordonnées) est visible (permet d’éviter de déclencher une opération de recherche en cas de perte)

- Je préviens les secours si j’ai réussi à me sortir seul d’affaire après avoir contacté le Cross pour permettre le désengagement des moyens

- Je me donne les moyens d’être repéré par les sauveteurs, y compris de nuit (lampe, bâton lumineux, sifflet, etc,...)

- Je préviens un proche de mes intentions et je m’y tiens.