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Entretien paru dans "Le Marin" du 28 juillet 2006.
Le vice-amiral d’escadre Jean-Marie Van Huffel quitte sa fonction de préfet maritime de la Méditerranée qu’il occupait depuis septembre 2003. À cette occasion, il revient sur son bilan en Méditerranée, la fonction de préfet maritime qu’il a vu évoluer et les nouvelles missions de l’action de l’État en mer.
Vous avez été nommé en 2003, vous avez donc vécu « de l’intérieur » le changement de statut des préfets maritimes consécutif au décret de 2004, quel est votre sentiment sur l’évolution de la fonction ?
Le changement a été important, après le décret de 2004, le préfet maritime est passé d’une autorité principalement militaire à un statut très préfectoral. Nous sommes à présent dotés de tous les instruments de l’autorité de l’État, le préfet maritime est le représentant direct de chaque ministre dans sa zone de compétence. Ainsi, nous pouvons être l’autorité déconcentré du ministre de l’Écologie pour des dossiers intéressant les parcs marins, du ministre de l’Interieur en matière de sécurité ou d’immigration clandestine ou même du ministre de la Culture pour les épaves sous-marines. Notre efficacité vient du fait que nous sommes réellement une autorité de coordination entre les différentes administrations. La mer ce n’est pas seulement de l’eau, c’est un milieu en soi et le préfet maritime doit fédérer les différents « mondes de la mer ».
Justement, ce grand nombre d’administrations traitant des dossiers maritimes et littoraux ne nuit-il pas à l’efficacité de l’action de l’Etat en mer ?
Au contraire ! Le nouveau statut du préfet maritime le place au centre d’un grand réseau de compétence et c’est justement à lui de créer une bonne communication entre les différentes autorités de l’État. Évidemment, il y a eu quelques difficultés au démarrage et c’est bien normal, quand des cultures différentes, comme les Douanes, la gendarmerie ou les Affaires maritimes, doivent apprendre à travailler ensemble. Dans le cadre de mes fonctions, je me suis employé à créer une connaissance et une confiance mutuelle, à créer des habitudes de travail qui n’existaient pas pour qu’en cas de difficulté chaque administration ne se referme pas sur elle-même. Et ça marche, aujourd’hui, cette conception est réellement rentrée dans les mœurs. De toute manière, il faut être pragmatique, l’administration doit mettre en commun ses moyens et ses effectifs pour permettre de répondre à l’ambition maritime de la France.
Vos nouvelles prérogatives vous amène-t-elle à sortir du cadre du préfet maritime de l’urgence et de la gestion de crise?
Absolument, le décret de 2004 est explicite, le préfet maritime peut à présent réellement s’impliquer en amont des projets maritimes et littoraux. C’est essentiel par exemple au niveau environnemental. C’est un domaine dans lequel nous intervenons de plus en plus et les mesures prises en Méditerranée en sont un exemple. Dans sa partie occidentale, 60 à 70% de la pollution proviennent de la terre, nous devons continuer à lutter contre les pollueurs en mer mais également ouvrir des couloirs de communication avec les autorités terrestres. L’espace maritime est indissociable du littoral et celui-ci peut aller très loin dans les terres. Nous avons donc pris l’habitude de consulter nos collègues, comme par exemple le Diren de façade. De la même manière les préfets maritimes sont impliqués dans les conseils d’administration des parcs marins ou dans les débats sur la loi littoral. Nous ne pouvons rester éloignés de cette problématique cruciale du développement du littoral.
La Méditerranée est une mer fermée, avec un trafic intense. Vous avez dû être confronté à de nombreux problèmes de pollution ?
En effet, c’est une préoccupation permanente. La Méditerranée, contrairement aux « rails » du Nord voit une équidensité du trafic maritime, dû à la présence d’un grand nombre de ports. Nous voyons passer 30% du trafic pétrolier mondial. En conséquence, nous avons développé plusieurs types d’action. D’abord en amont, nous avons mené des exercice antipollution. Le dernier, baptisé Pollux, en mai 2006, a permis de s’assurer de la bonne coordination des moyens en cas d’accident. Il a également été l’occasion de travailler avec nos voisins espagnols et italiens, mais aussi du Sud. Nous veillons particulièrement à impliquer nos voisins du Maghreb, qui s’éveillent à la problématique de pollution maritime et qui seraient des partenaires indispensables en cas d’accident. En partenariat avec l’Italie, nous avons également mis en place une surveillance particulière des abords de la Corse. Après avoir restreint le trafic dans la zone des bouches de Bonifacio, nous nous relayons pour surveiller le canal de Corse.
Le tribunal de Marseille est compétent pour traiter les infractions de rejets illicites en mer. Traite-t-il autant de dossiers que son homologue brestois ?
Il y a actuellement 25 dossiers en cours. La coopération entre mes services et le parquet de Marseille est exemplaire. Le statut de ZPE (zone de protection écologique) de la Méditerranée permet d’établir des flagrants délits de rejets illicites. À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de moyens suffisants pour toujours répondre aux exigences de preuves de la justice. Nous n’avons qu’un seul avion Polmar. Même si des avions de la Marine nationale sont équipés de matériel de prise de vue, cela ne suffit pas toujours. Le Cross La Garde expériemente actuellement un système de repérage par satellite MARCOSAT. Mais il reste encore le problème de l’identification.
La fréquentation intense et hétéroclite des eaux et rivages méditerranéens posent-ils des contraintes particulières ?
La Méditerranée voit cohabiter un grand nombre d’usagers : navires marchands, pêche et, surtout en saison, plaisanciers, baigneurs, plongeurs. Il faut veiller à la sécurité de tous et pour cela il y a un pivot : le Cross La Garde secondé du sous Cross Corse. Celui-ci peut déclencher tous les moyens nécessaires maritimes, civils ou militaires, ou terrestres (sécurité civile, CRS ou même particuliers) pour le sauvetage. Coté moyens, nous avons vu l’arrivée en 2005 de l’Abeille Flandre à Toulon qui nous apporte sa puissance. Nous pouvons également compter sur le dévouement de la SNSM, qui se porte souvent au secours des nombreux plaisanciers amateurs, qui prennent la mer sans précaution. Nous menons aussi des opérations de prévention auprès des touristes et surtout des apnéistes, dans les rangs desquels il y a encore malheureusement beaucoup d’accidents.
La présence d’un grand port de commerce comme celui de Marseille a-t-il des implications particulières en matière d’action de l’Etat en mer ?
Le port de Marseille est le premier port méditerranéen. C’est un véritable poumon économique pour la région et je me réjouis de le voir évoluer. Notre coopération avec le service trafic maritime du Port autonome est fructueuse ce qui est indispensable, compte-tenu de l’intensité du trafic et du tonnage qui y transite. Des accidents récents comme l’abordage dans les passes du Tlemcen récemment sont là pour nous le rappeler. Mais la présence du port de Marseille est également bénéfique pour l’administration de la mer qui peut dialoguer de près avec le secteur privé, et particulièrement le dynamique milieu armatorial local. J’apprécie cette proximité et cette collaboration, indispensable à une politique maritime efficace.
Le 11 septembre 2001 a ouvert l’ère de la sûreté maritime, comment se traduit-elle dans votre zone, au carrefour des routes maritimes?
La sûreté est une priorité qui a pris de l’ampleur. En effet, la mer peut être une barrière mais aussi une voie d’accès. Nos préoccupations sont multiformes : terrorisme, immigration, trafics de drogue. Pour lutter contre eux, nous travaillons beaucoup en amont et mettons l’accent sur la coopération internationale ; des pays comme l’Algérie sont actuellement impliqués dans des concertations. Chaque mois, une commission spécialisée, qui comporte des fonctionnaires civils comme la police aux airs et frontières et des militaires, se réunit pour apprendre à travailler ensemble sur ces dossiers. En Méditerranée, nos moyens ont été augmentés et nous tendons à une connaissance exhaustive sur ce qui se passe en mer. En cas d’évenements nous pouvons renforcer rapidement nos capacité d’action. L’affaire du Pascal Paoli a été un cas de figure intéressant. Le détournement du ferry pouvait s’apparenter à un acte de piraterie, même si évidemment il s’agissait d’un élément d’un conflit social. Alors que nous pouvions craindre des conflits de compétence avec, par exemple, les préfets terrestres, tout a bien fonctionné. Signe que tout passe par la connaissance mutuelle.
Propos recueillis par Caroline Britz pour "Le Marin" du 28 juillet 2006.
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